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Le temps de la résilience

  • Photo du rédacteur: Léa Evey
    Léa Evey
  • 28 janv. 2021
  • 6 min de lecture

Au début de la crise Covid, nous étions nombreux à croire que « bienveillance » serait le mot clé qui allait imprimer cette période. Après plusieurs mois, presque une année, il faut bien reconnaitre que c’est plutôt « non sens » qui s’impose. Mais gardons notre optimisme : cette absence de sens peut nourrir une résilience forte, si forte qu’elle nous permettra enfin de mettre au cœur de nos vies… du sens, « du vrai sens » a-t-on envie d’écrire, quelque chose de plus nourrissant que cet ersatz de vie que nous avons connu précédemment. De cette introspection, qui est à peu près la seule chose qui nous reste, peut naître ce qui est la prise de conscience de nos besoins, réels, et de nos envies, sincères. Nous pouvons nous reconnaître victime, de la crise actuelle, mais aussi, plus largement, de ce que cette crise vise à sauver. Le silence, l’absence, le manque nous révèlent à nous-mêmes, loin des oripeaux habituels. Le monde d’avant apparaît différent, comme « dénaturé ». On mesure à quel point il n’était que « culturel », une construction « spatio-temporelle », que l’on a longtemps érigée en seule réalité possible. De ces creux qui remplissent nos vies désormais peuvent jaillir ce qui fait notre essence, ce qui nous est réellement cher, essentiel, vital. Le découvrir, c’est se donner la possibilité de construire autre chose, de devenir pleinement résilient : accepter les blessures et sur leurs cendres, se donner la chance de vivre autre chose, plus beau, plus fort. Plus humain.


Rien ne me manquerait, alors ? Si, bien sûr. Mais je fais avant tout la liste de ce qui ne me manque pas. Prendre la voiture le matin, pour aller m’enfermer des embouteillages ou pour rallier une gare où mon train sera en panne ou bondé, ne me manque pas. J’apprécie que l’absurde ait démontré ma conviction de plusieurs années : le télétravail peut s’imposer à une large partie des métiers de notre société, désengorger les routes, assainir l’air, et donner un autre tempo à nos vies, plus lent, ou à tout le moins, ralenti dans sa course folle. Parker mes enfants de garderie en stages ne me manquent pas. Ils sont en primaire, donc en présentiel à temps plein, mais j’ai le bonheur maintenant d’aller les chercher à «l’heure des mamans », cette heure qui a longtemps était un mythe pour moi, que j’appelais en ronchonnant « l’heure des cas soc’ », prise dans mes embouteillages ou la réunion « Bidule Truc » prétendument stratégique. Ces réunions ne me manquent pas, elles se sont évaporées car sans sandwiches garnis, elles se sont révélées ce qu’elles étaient depuis toujours : profondément inutiles. Les sandwiches garnis ne me manquent pas, trop salés, trop sucrés, trop gras, profondément abjectes, en fait. Je n’en suis pas à faire mon pain moi-même, mais j’ai découvert le plaisir d’aller faire des courses en heures creuses, de choisir ce qui me fait envie au moment même et de pouvoir me préparer une salade minute fraîche, et non flétrie par deux heures d’embouteillages. Je mange dehors le plus souvent, même s’il fait froid, quitte à manger debout et vite fait, pour profiter de l’air, parce que l’air co ne me manque pas, que du contraire. J’apprécie de regarder ce qui se passe derrière mes fenêtres, et je peux maintenant différencier les oiseaux et connaître leurs heures préférées pour se nourrir, et ce spectacle me remplit bien mieux que lorsque je compulsais frénétiquement mon GSM à la recherche d’une notification intéressante sur FB.


Les enfants ont encore quelques activités extrascolaires, qui leur font du bien et leur permettent de grandir dans tous les aspects de leur personnalité, mais ils sont aussi venu me demander de ralentir le rythme. Ils ont choisi des activités, choisi d’en laisser tomber d’autres, qui étaient là à cause de mon agenda de Ministre. Ils sortent désormais sans que je les y oblige pour un tour du pâté de maison et tout ce qui va avec, de découvertes et d’autonomie. Ils ne me réclament plus d’aller dans les magasins, plus jamais, ne demandent plus tous ces « brols » qui pourrissaient ma vie, gonflaient ma poubelle, et étaient souvent cassés à peine déballés. Ils adorent chercher des bons plans de seconde main, sont fans des donneries, au point de ranger désormais leur chambre pour à leur tour, donner. Ils se montrent créatifs, curieux, rêveurs. Ils me parlent, de leurs rêves, de leurs contraintes, aussi, de l’absurde qui les entourent et contre lequel ils veulent lutter. Ils râlent sur les Tesla et rêvent du retour des diligences. Ils ramassent les papiers en rue et insultent les automobilistes qui roulent trop vite dans notre rue, sentinelles du quotidien, défendeurs de leur cadre de vie. Ils vont organiser leur anniversaire au Musée, car c’est ouvert et qu’on peut y aller sans contrainte et sans gêne, « ça ne fait pas intello », cette année, « ça fait juste : on a trouvé une solution, alors tout le monde viendra », et c’est réjouissant de se dire que des enfants de dix ans vont troquer les trampoline parcs pour des expériences scientifiques. Certains pour la première fois. Certains pour prendre des graines de devenir qu’ils n’auraient pas imaginé autrement.


Dans cet inventaire à la Prévert, je découvre que la chose qui m’est importante, c’est le temps, un temps lent, un temps qui permet de profiter pleinement des gens qui m’entourent, des choses qui me sont importantes, essentielles. On parle peu, en ces temps de Covid, de toutes les autres maladies. Cancers, burn-out, ulcères, courbatures, fractures de fatigue, dépression, anémie, asthmes, allergies…. Dans ce rythme ralentit, je prends soin de moi, pas encore autant que je voudrais car j’ai été trop « programmée » pour m’oublier, mais j’apprends. A prendre le temps de manger correctement (et plusieurs fois sur une journée), à me reposer quand j’en ai besoin, à faire un peu d’exercice, ne serait-ce que d’aller acheter un pain à pied ou sortir le chien. A rire avec les enfants, blottis dans un canapé, en glandant complètement.


Ce temps-là, je ne le rendrais pas. Je ne jouerais plus à faire semblant que la réunion « Bidule Truc » est plus importante que « L’heure des Mamans ». Je n’irai plus faire du shopping au pas de courses, après le boulot, dans des endroits bondés, stressants, par leurs lumières et leur musique mal réglée, je garderai mon troc entre copines, qui m’a valu plus de sourires et de mercis que toutes ces portes franchies. Je ne prétendrais plus qu’on peut sauter un repas, ou deux, ou trois, parce qu’il y a mieux à faire. Je ne donnerais plus un agenda de Ministre à mes enfants, parce que je n’ai pas été capable de vider le mien. Je ne retournerai pas à la vie d’avant. Jamais. Pas question.


Plus que jamais, ma vie m’appartient et il n’est pas juste de la laisser être définie par d’autres que moi. Les contraintes économiques, devenues contraintes sociales, ne pourront plus s’imposer à moi. Bien entendu, comme tout le monde, j’ai besoin d’argent pour vivre, donc de travailler. Mais je refuse que l’on m’impose des schémas du passé, alors que pendant presqu’un an, on m’a laissé dériver, aussi loin, aussi profondément. J’ai démontré, dans cette dérive, que je pouvais vivre, travailler, me nourrir, me vêtir, me distraire, autrement. Et j’entends bien que l’on prenne en compte cette réalité. Chacun d’entre nous a appris, pendant cette crise. Il a souffert mais a aussi réussir à trouver des solutions. Chacun d’entre nous rêve certainement de quelque chose, désormais. Et ensemble, nous pouvons vivre nos vies « côtes à côtes », ou trouver comme faire société. Une « néo-société », une société nouvelle, inspirée de nos blessures et de nos prises de conscience. Beaucoup pensent que citoyen ne veut plus rien dire, et que la politique est devenue un miroir aux alouettes. Si tel était le cas, cette crise nous a aussi appris que nous sommes, plus que tout, peut-être, considéré comme des consommateurs, des producteurs, des ressources. Et une fois l’affront digéré, nous pouvons voir à quel point c’est un atout. Que choisirons-nous demain d’acheter ? De produire ? A qui donnerons-nous nos talents et compétences ? Pour en faire quoi ? Notre salut est au creux de nos mains. Prenons conscience de notre immense pouvoir de création. Et soyons les acteurs de lendemains qui nous feront danser sous la pluie.

 
 
 

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